il était une fois la B.P.I. du Centre Pompidou

Publié le par chantal robillard lectures

nostalgie, quand tu nous tiens...

 

 

 

 

 

la BPI l’était une fois…

 

 

 

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(photo tirée du site de la bpi)

 

 

 

Je me souviens de la BPI, quand elle s’appelait encore  bibliothèque des Halles. Et des forts : tabliers sales, gros cageots, gueules torves.

 

Je me souviens, à mon embauche comme  "conservateur contractuel" du domaine slave, de mon étonnement devant les  bureaux paysagers  de la grande salle, boulevard de Sébastopol : nous bourdonnions comme vives abeilles, en ce qui n’était point -et ne sera jamais- ruche urbaine.

 

Je me souviens du « trou des Halles » et du film burlesque qu’on y tourna :

Touche pas à la femme blanche,

gai pastiche de western spaghetti avec Michel Piccoli, Catherine Deneuve, et d’autres vedettes européennes sensées représenter bons Indiens et vilains Yankees. Ou le contraire ? Sait- on jamais, avec les parodies !

 

Je me souviens de la fontaine Saint-Eustache se promenant, indolente et souveraine, dans son carrosse en bois, fermé de toutes parts, hontes ravalées, fontes rafistolées, eaux bues. Ou était-ce celle des Innocents ?

 

Je me souviens que nous avions à traverser un coin très mal famé, pour nous rendre à la cantine, perchée au bord du canyon du chantier. Au flanc gauche de telle rue, affublées de longues pèlerines de cuir noir ou de fourrure lapine, des dames peu frileuses ouvraient grands leurs vantaux sur les piétons et montraient tout, « plein les mirettes pour pas un rond ». D’autres, cuissardées haut, brandissaient sauvagement des fouets de charretiers, des colliers cloutés.

 

Je me souviens que, de regarder toujours tribord toute ! , terrifiées à chaque traversée, nous eûmes, nombreuses, le même torticolis. Un kiné voisin fit rapidement fortune, puis devint bibliophile éclairé.

 

Je me souviens que la cantine se distribuait entre malabars à casque jaune et frêles jeunettes à moumoutes afghanes brodées. Les baraqués puaient la sueur. Nous, Chèvre de Monsieur Daudet numéro 5. A cent mètres ! Match nul.

 

Je me souviens des portions servies : ogresques, une seule louchée en eût nourri famille nombreuse d’af-famés. Les voir, les renifler nous rassasiait déjà.

 

Je me souviens des machines pointeuses, installées dans un silence plombé de réprobation générale ; certains, dès le début, leur trouvèrent parade infaillible. Comment, laquelle ? Vous ne voulez quand même pas que je vous le révèle ?

 

Je me souviens que la mode, outre les peaux de biquettes retournées, était alors aux robes ou jupes fleuries et...  longues, si longues que parquets et escaliers en étaient tout rutilants, femmes de ménage aux anges, moutons à l’alpage.

 

Je me souviens que nous allions parfois en fin d’après-midi à la Comédie française ou l’Opéra, mettions alors dès le matin nos belles robes à traînes et volants, au grand dam d’une cheftaine un peu guindée.


Je me souviens que la moyenne d’âge devait se trouver dans une fourchette étroite de 23 un quart- 26 trois quarts, bon poids, de freluquettes passionnées et de godelureaux insolents.

 

Je me souviens que nous fabriquions pour le catalogue matières un  dictionnaire  et que je m’en sentais une âme de Furetière. Non, je ne vous évoquerai pas les 2 Robert !

 

Je me souviens de la maquette qu’on nous présenta, un jour, en grande pompe : une énorme raffinerie de pétrole s’était subrepticement substituée à la belle bibliothèque palladienne (var. : pompidolienne), que nous, pauvres brebis post-soixante-huitardes consternées, imaginions trouver.

 

Je me souviens que nous allions parfois, le dimanche, marcher longuement dans les bois, Fontainebleau, Chevreuse, pendant que le loup n’y était pas, ou encore pédaler dur dans la futaie, après avoir loué d’improbables bécanes, sans freins ni vitesses, dans des gares lilliputiennes perdues en banlieue forestière.

 

Je me souviens de lundis claudicants, où Embrocation de chez Arnica tentait courageusement, désespérément, de distancer Vieux bouc, la tenace fragrance des cabris poilus, pourtant confinés loin dans les vestiaires.

 

Je me souviens d’un patron qui nous criait dans les couloirs : « achetez, achetez ! »,  comme le pillaraud  (var. : pilharot) vendant « peaux de lapins, peaux ! » dans mon enfance auvergnate.

 

Je me souviens d’un  collègue en contractualité  qui me trouvait très Tchékhov, certains jours de blues par temps de (petit) chien. Il fit ensuite belle carrière dans le cinéma, ce cher Pascal. Moi, je devins, entre autres, nouvelliste.

 

Je me souviens d’Odile, Françoise, Madeleine, Pascal, Denis… et les autres.

 

Je me souviens d’un libraire spécialisé, qui vint me dire, blême sous sa toque en loup de Sibérie, qu’il y avait un trrrrrès léger prrrrrroblème, qu’il semblait, -il prrrrrrenait des gants de soie et des cirrrrrconvolutions pour le dirrre-, il semblait, étrrrangement, que je lui achetais vérrritablement tout son catalogue. J’avais dû me trrrromper ? Non point… Il repartit à petits pas vacillants, marmottant en son dialecte caucasien quelque chant de travail et de labour, du tournis dans la moustache, le couvre-chef sur les quatre heures, et dans les yeux l’ivresse du Rrrravi de la crèche.

 

Je me souviens que je fis là le premier heureux de ma longue carrière de fée des lettres.

 

Je me souviens, que je croyais, ô fontaine d’innocence, toutes les bibliothèques de France et de Navarre richissimes, comme la B.P.I l’était une fois. Déchanter, moi ? Jamais, voyons, je suis enchantée de naissance !

 

 

 

© Chantal Robillard

 

 

ce texte a été écrit pour les 30 ans de l'ouverture de la Bibliothèque publique d'information du Centre Pompidou,

où j'ai travaillé 10 mois en 1974, tout en continuant mes études, 

avant de réussir  le concours de conservateur des bibliothèques

et de partir à l'ENSB de Villeurbanne

(avec le terrible handicap de "major de la promotion").

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