"les fées en fête", un additif à "la fontaine aux fées".

Publié le par chantal robillard lectures

spécialement pour Mme Stéphanie Floriot et ses élèves, voici, écrit pour le "Printemps de l'écriture" il y a qq années,

 

 

LES FEES EN FETE

 

 

  images-2-dessagnes-robillard-7746.JPG

 

 

 

 

Que je te raconte, mon cher Paul, ce qu'il nous est arrivé au retour des vacances. Nous nous étions arrêtés, comme chaque année, pour acheter un peu de bleu et de fourme du pays, à Toutilhac. Des forains s'étaient installés, comme tous les ans au quinze août, sur la place de la Mairie. Les enfants, tu les connais, voulurent aller faire un tour de chenilles et manger une barbe-à-papa.


Mais, cet été, la fête ne battait pas son plein. Elle était en suspens. Personne sur les manèges. Tous les stands, pourtant ouverts, étaient vides. Aucun de ces flonflons, aucune de ces musiques assourdissantes qui vous signent une fête. Pas de «croque, ça croque et c'est bon !», de «roulez, petits bolides !», ni de «et c'est encore un militaire qui remporte le canard !»...

La foule, silencieuse, recueillie, était toute groupée autour du manège des autos tamponneuses. Le patron y mariait sa fille, la belle Foraine. Tout le village était là, tous les pros de la fête aussi, mais le seul murmure que l'on entendait venait du curé en train de dire sa messe en plein air.


Et là, mon cher Paul, quand le marié se retourna, je le reconnus parfaitement. Bon sang, mais c'est bien sûr ! C'était notre vieil ami Pierre-Antoine Côme de Cronenberg, dit Pac de Cro. Tu sais bien, le célèbre détective mulhousien, célibataire endurci et coureur de jupons notoire. Pac de Cro, qui nous avait naguère retrouvé un écrivain kidnappé en pleine foire du livre de Saint-Louis, qui avait retourné un détourneur de tramway sur Geispolsheim-Gare, ou encore retroussé ses manches pour rapetasser un grand huit transformé en trois à la foire Saint-Jean...

Lui, ici ? Mais je le croyais parti explorer la comète de Halley ! Alors, un sosie ? Non, lorsqu'il prononça fort clair le «oui» fatidique, je compris à son inimitable accent des bords du Rhin, que c'était bien lui.


Quand l'assistance applaudit les nouveaux époux, sous une pluie nacrée de grains de riz, j'entraperçus une queue verde et luisante, qui dépassait d'une robe mousseuse, couleur de verveine tiède. Eh oui, Mélusine, qui en avait toujours pincé pour Pierre-Antoine Côme, s'était dissimulée dans la cohue des invités ! Elle me fit un clin d'oeil narquois, l'air de dire: «ce rodomont de Pac, qui nous jurait de rester à tout jamais fier et libre et solitaire, sans fil à la patte ni bague au doigt !».


Derrière nous, cela embaumait le syringa. Tiens donc, en plein été ? Je me retournai et eus le temps de distinguer la Belle des Lilas, qui repartait, droite et digne, toujours très Tchékhov, vers le rez-de-jardin de la toute nouvelle médiathèque inter-communale. Là, assise sur un banc en pin de l'Orégon, sous les paulownias en fleurs, elle s'abîma dans le Monde des Livres de la semaine.


Pendant que les invités se dirigeaient vers les longues tables du vin d'honneur, une bouffée de muguet passa devant nous et alla se poser au milieu des lots du stand de tombola. Clochette, décidément, ne se consolait pas de la trahison de son favori : elle boudait, blanche de colère contenue. Elle se fraya un passage parmi les peluches, bousculant rageusement six nains jaunes et un tout bleu, flanqua un crochet du droit dans l'oeil d'un Peter Pan en celluloïd, puis s'escargota dans les profondeurs de la baraque.


Tu te souviens de la veuve Wassermann, qui grognait à chaque fête ? Tiens-toi bien, elle souriait aux anges, ce jour-là, comme le Ravi de la crèche : son neveu le commissaire, témoin de Pierre-Antoine, était venu spécialement de Toutisheim pour l'occasion, avec le célèbre Claude Lapointe et Raymond Couraud, son complice de L'Alsace. Pendant que je leur faisais la bise, je remarquai quelque chose de louche : elle me parut bizarrement bossue cette année, la vieille Wassermann, et bien trop aimable. Son sent-bon habituel à trois francs six sous semblait avoir été remplacé par Crottin de chez Chavignol, et elle tenait en main un verre de jus de citrouille, dans lequel flottait une petite lentille verdâtre.


Aucun doute, les dames chuchoteuses de Domeyrat étaient là. Fatum !


La cousine de Foraine, la jeune Fête, qui s'était tenue bien sage pendant le mariage, en parfaite demoiselle d'honneur, fonça soudain vers une dame austère, un peu collet monté, qui arborait un chemisier gris à manches longues et col Mao. En pleine canicule ? J'entendis la petite lui dire, péremptoire, qu'elle voulait perdre son t et changer d'accent. Poppins lui fit un grand sourire, par-dessous son canotier à voilette noire, et lui proposa illico de l'emmener boire un grand verre de T glacé.

La malheureuse enfant ! Son Earl Grey, Mary le fait toujours avec l'eau de la source pétrifiante du Pérou de Saint-Alyre. II fallait la prévenir. Je fonçai. Trop tard, elles avaient plongé en riant dans le bac de la fontaine, qui les engloutit sous mon nez, hop-là, sans une éclaboussure. Passez muscade !


Je compris alors pourquoi elles étaient venues. Non pour sonner les cloches à Pac ni jouer les paparazzis à ses épousailles. Mais bien pour trouver une remplaçante à certaine sirène qui leur avait récemment fait faux-bond. Elles allaient l'emmener dans leur grotte, la petite nouvelle, pour lui apprendre le métier. À vol d'oiseau, Domeyrat doit être à une quinzaine de kilomètres de Toutilhac, pas plus, mais chacune irait par un chemin différent. Pour d'évidentes raisons de sécurité.


D'ailleurs, je vis Mère-Grand, déguisée en dentellière au bord du chemin, se pencher sur son carreau, trampasser ses fuseaux, et rétrécir aussitôt pour s'engouffrer dans le petit trou noir laissé par une épingle rose, qu'elle venait d'enlever de son entre-deux.


Serpentant hors des allées de la foire, Mélusine se déhanchait maintenant sur la montagne vers une muraille qu'elle passa prestement, en sifflant l'immortel «I am the flirt of Jesus» de la grande Leslie Halles. Suivie par un privé niçois quinquagénaire, indiscrètement planqué dans un ciré noir bordé de jaune vif.

 

Près du buffet, Bleue, légèrement grise, dégustait sa troisième coupe de champagne au curaçao. D'un air enchanté, elle souriait à Robert et Norbert. Elle vint frôler langoureusement le bras musclé du marin Rodolfo, venu en vélo de Sainte-Agathe-la-Bouteresse. Puis, marchant sans vergogne sur les dentelles au point d'esprit de la traîne de la jolie mariée, elle chuchota voluptueusement quelque chose à l'oreille de Pac. Lequel en rougit sous le hâle et instinctivement mit la main sur l'épaule de sa fian... pardon, de sa jeune épousée, pour la protéger. Bleue haussa les épaules : il n'avait rien à craindre, elles n'étaient pas là pour lui chercher noise in fine, elles étaient venues en voisines. Lui tournant le dos d'un bloc, vexée, Bleue se faufila entre la grosse Claudine qui bayait aux corneilles, et Thérèse qui pleurait d'émotion. Un grand corvidé s'éleva alors, dans d'impétueux croassements, derrière Claudine. Il devint vite une sorte de virgule crayonnée, qui s'amuït promptement dans l'azur au-dessus des gorges de l'Allier.


La fête reprenait. Les musiques se remettaient en marche, dans une belle cacophonie, les sonos branchées à fond la caisse. Les manèges grinçaient et repartaient de plus belle pour rattraper le temps et les sous perdus. Les mariés se sauvèrent en direction de l'aérodrome du Puy, dans leur superbe limousine blanche. On la vit filer comme une comète sur la voie romaine, avec sa longue chevelure de casseroles argentées. Les convives se ruaient maintenant vers le bal, les chenilles, le carrousel ou, pour les plus téméraires, le grand huit avec splash venu tout exprès du Wacken pour Pac. On entendit brailler bien fort un bonimenteur : «C'est encore un commissaire qui remporte le Babar !». Et, – donc c'était bien cela! –, la veuve Wassermann trottinait maintenant, sans plus de bosse et toute grinche, vers son garage, où elle se barricada.


Les enfants bâillaient. II était grand temps de continuer notre route vers l'Alsace. D'ailleurs mon portable carillonnait déjà pour quelques urgences. Une lectrice faisait du scandale au cabinet de papyrologie de la BNUS. Un enfant s'était enroulé autour d'un album géant en forme de haricot, qu'il refusait de lâcher, au Liseron de Colmar. L'administratrice du Haut-Koenigsbourg s'affolait : son château était investi par un car entier de poètes-paysans du Danube qui prétendaient déclamer sur ses remparts jusqu'à la prochaine éclipse. À la bibliothèque du musée zoologique, un grand singe subitement désempaillé avait boulotté vingt-trois livres sur les bananes. Et, aux Hospices civils de Strasbourg, un écrivain en résidence, déjà goncouré, s'était enfermé dans la plus grosse barrique de la cave, où il clamait, les pieds dans mille litres de Vendanges tardives, qu'il n'en ressortirait que pour le Médicis ou, à l'extrême rigueur, le Femina.


La routine, quoi. Tu vois, les vacances étaient bien finies, on reprenait déjà le service à S.O.S.-Livres. Je mis le moteur en marche, les enfants passèrent leur ceinture de sécurité et nous voici, rendus instantanément au pays.

Par le chemin des écoliers : en tournant le coin de la page.

 

 

 


© CHANTAL ROBILLARD

 

 

 

Chantal Robillard est l'auteur de La fontaine aux fées (Le Verger Éditeur, 1999 ; à paraître de nouveau en mars 2013), dont certains personnages apparaissent ici.


Paul Fournel est l'auteur de Pac de Cro, détective (Le Verger Éditeur-L'Alsace ; Points Seuil), et de Foraine (Seuil, 1999, prix Renaudot des lycéens), dont certains personnages repassent par là.

 

 

Toute ressemblance de certains personnages avec des écrivains venus en résidence en Alsace

ne serait pas pure coïncidence... Encore un coup de la fée Carabosse, sans doute !

 

 

 

 

images-2-dessagnes-robillard-7801.JPG

 

(photos prises au musée et au parc de Wesserling)

Publié dans littérature

Commenter cet article