mirage à rime, un conte à rebours

Publié le par chantal robillard lectures

en ce moment sur la liste oulipo, un exercice difficile mais passionnant est proposé aux Oulipotes :

 

écrire à deux  un "conte à rebours",

 

commençant  par la fin et remontant vers le début, le tout en 28 phrases...

(au départ une par jour durant tout le mois de février, mais c'était compter sans les vacances décalées

des uns et des autres !).

 

voici le résultat surprenant de notre premier conte...

je le mets ici à l'envers,-  à rebours donc :

la première ( la 28ème !) phrase étant de Gilles Esposito-Farèse,

puis en alternant chacun à son tour,

et la dernière ( la 1ère  !)  étant de moi.

 

si vous voulez voir le résultat final à l'endroit, rendez-vous sur le  site de GEF :

 

link

 

 

 

 

 

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MIRAGE A RIME

 

 

par Gilles Esposito-Farèse et Chantal Robillard

 

 

 

28 Tu la dévisageas, comprenant, audacieux, que tout disparaîtrait si tu fermais les yeux.

27 plus dure serait la chute, tu te lanças pourtant dans le vide, rebondis sur le sable, et voilà, elle était là.

26 Plus le chant s'élevait en volutes cornues, plus la falaise allait se perdre au sein des nues...

25 Assise sur son rocher, la sirène te contemplait de loin, et sa mélopée t'enchantait, t'envoûtait, te ravissait.

24 À quoi pouvait servir ton manuscrit pompier, si ce n'est de navire ou d'avion de papier ?

23 La réalité, la « vraie vie des vrais gens », te dégoûtait depuis l'accident.

22 - Tu n'as que peu de temps pour choisir dans quel monde tu veux rester : l'humus, le vent, la flamme ou l'onde ? »

21 - Oh, Grand Khan munificent, dit Marco, moi, ton ambassadeur, je fais ici serment solennel que toutes ces merveilles que je t'ai décrites sont véritables et vues de mes propres yeux dans tes vastes contrées, où jamais ne se couche le soleil.

20 « Ton récit nous rendra tous fous, jugea Kublai, qu'on te lise ou t'écoute, ermite ou samouraï.

19 Tu relus les trois phrases que tu venais d'écrire, avant de jeter ce qui, décidément, ne collait pas avec ce que t'avait dit hier la sirène :

18 Inventer, rédiger, même au son des alarmes, était la solution qui sécherait tes larmes.

17 Oublier cette faille, oublier l'espace-temps, ce trou incompréhensible dans ta mémoire, celui dans ta chaussette gauche, et le pourquoi de ton réveil, une plume d'oie en main.

16 À chaque incohérence et tout ordre brisé tu devais réagir, t'avait-elle avisé.

15 Oublier cette panne dans ton moteur, à mille mille de toute terre habitée : tu sortis de la carlingue et, les mains pleines de cambouis, attrapas ton dictionnaire de rimes, qui s'ouvrit tout seul à la page 289.

14 Avais-tu pris dans l'aile un sommeil en plomb, Jean, pour salir à ce point ta chemise et ton jean ?

13 Mais pourquoi monter dans ce zinc de malheur ?

12 Bercé par les klaxons des véhicules d'aide, tu rêvais au comptoir du bar la Danaïde.

11 Des méharistes bénévolents t'avaient transporté, semi-inconscient, jusqu'aux faubourgs du Caire, te laissant aux mains expertes et aux camions déglingués des pompiers.

10 Or, tu n'entendis plus ses conseils abyssaux quand tu terminas ton dixième curaçao.

9 Ah, Jean-de-la-lune, atterris, amerris donc ! » te susurrait cette voix féminine inconnue.

8 « Que ça t'amuse ou non, je suis ta muse, et veuille traverser ce paquet d'ondes comme de Broglie.

7 Cette chimère avait bien corps de poisson, buste et tête de femme, grandes ailes d'aigle ou d'ange - du moins est-ce ce que tu crus voir dans le vieux miroir.

6 Ton reflet n'était plus un triste lamantin mais une drôle oiselle au souris diamantin.

5 Tu crus entendre dire : « Sésame, ouvre-toi ! » et la bobinette de la porte chut sur un palais de glaces.

4 Déjà fort éméché, tu croisas la vitrine d'un marchand de sorbets qui semblait t'inviter.

3 Un vieil écrivassier fatigué : voilà ce que tu étais, voilà où tu en étais !

2 L'alcool avait rendu ta complexion citrine au lieu de t'inspirer, aux fictions t'inciter.

1 Tu étais une fois, dans une galaxie lointaine, très lointaine, un pilote de ligne qui n'arrivais pas souvent à décoller, mais qui piquas un jour droit sur un mirage que tu voulus décrire.







Phrases paires : Gilles Esposito-Farèse

Phrases impaires : Chantal Robillard

 

 

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Publié dans textes oulipiens

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pichenette 02/03/2011 10:42



Merci de l'explication!


C'est ce que l'on apprend au théâtre, en improvisation : être à l'écoute de l'autre, et savoir faire évoluer son personnage. C'est dommage qu'un autre groupe n'ait pas fini, mais cela montre
aussi clairement la difficulté de l'exercice!


 



chantal robillard lectures 03/03/2011 09:17



il semblerait en fait que plusieurs binômes aient laissé tomber en cours de route...


on ne s'improvise pas écrivain et il ne s'agit pas seulement d'écrire des phrases, ce que certains n'avaient pas compris : il faut de l'imagination, du rythme, mais aussi une bonne
maîtrise de ce qu'est une forme courte ( nouvelle, conte). c'est à dire maîtriser forme et fond à la fois.


et en plus, donc, s'adapter à l'autre et son imagination ou rythme... ça fait beaucoup ! d'où le fait que peu de binômes d'écrivains existent et ont fait oeuvre : Boileau-Narcejac,
Fruttero-Luccentini, c'est bien à peu près tout ( sachant que Erckmann-Chatrian, c'est une seule personne ! ).


le résultat présenté là ne serait pas publiable tel quel, il faudrait remanier qq incohérences, mais le mélange prose et distiques est intéressant, outre le rebours
inhabituel.


 



pichenette 02/03/2011 10:21



Ben oui, à l'endroit sur l'un et à l'envers sur l'autre! Comment faut-il mieux le lire? En aller-retour?



chantal robillard lectures 02/03/2011 10:30



oui, c'est fait pour être lu à l'endroit ( de la 1 à la 28) mais comme mon partenaire de binôme l'avait déjà mis en ligne ainsi sur son site, j'ai trouvé plus astucieux de montrer de mon côté les
"coulisses" au passage ;


car si on lit de la 28 à à la 1, on peut si lon veut soi-même imaginer comment continuer ( c'est à dire précéder !!!) telle ou telle phrase et comment nous, nous avons fait pour garder une
certaine logique dans l'aventure.


en ce qui me concerne, je me suis battue jusqu'au bout pour garder l'image sirène = chimère et zinc = avion ( dans mon idée c'était St Ex dans le désert) , mais Gef le voyait autrement, d'où
l'ambiguité du texte qui, au fond, ajoute qqch de supplémentaire à la re-lecture.


 


mais ça ne marche pas à tous les coups, un autre conte à rebours avec qqun d'autre a capoté au milieu, chacun se cramponnant à sa logique et ne voulant pas accepter celle de l'autre et s'y
adapter.



pichenette 02/03/2011 09:54



Super exercice! Vous avez dû vous régaler. Pourquoi est-il à l'endroit sur le site, ne vaut-il pas mieux le laisser à l'envers, ainsi qu'il a été écrit et comme tu le présentes?



chantal robillard lectures 02/03/2011 10:09



mais il est bien à l'envers sur mon site ! et à l'endroit sur le site de mon ami GEF.